Le Covid-19 d’abord et le climat après ? Pas si simple – Liens entre risques sanitaires et environnementaux

La pandémie du Covid-19 a donné lieu à de nombreuses comparaisons avec le changement climatique. Il a notamment été indiqué que la crise actuelle ne serait qu’un aperçu de ce qui nous attend si nous ne faisons rien face au changement climatique. Nous proposons ici d’analyser les liens entre ces deux phénomènes. Covid-19 et climat : évènements déconnectés, simple analogie ou liens réels ?

Pour ce faire, nous nous basons sur « The Green Swan », un livre récemment publié par la Banque des règlements internationaux (BRI) et la Banque de France, portant sur les risques climatiques et les outils à disposition des banques centrales, superviseurs et régulateurs financiers pour y faire face. Bien que les « Cygnes Verts » fassent principalement référence à la matérialisation de risques climatiques (qui, comme les Cygnes Noirs de N. Taleb, ne peuvent être anticipés sur la base de données historiques, peuvent avoir des conséquences systémiques, et ne sont expliqués qu’avec des cadres conceptuels développés ex-post), l’ouvrage soulève des questions qui s’appliquent à la situation actuelle. Celles-ci ont trait respectivement aux causes de la crise, à ses caractéristiques et aux réponses à y apporter.

Covid-19 et risques climatiques : une source commune et des liens potentiels

Concernant les causes d’abord, « The Green Swan » indique que les risques financiers liés au changement climatique ne sont que « la partie émergée de l’iceberg » (page 82 du livre) : la multiplicité des crises écologiques auxquelles nous faisons face (perte de biodiversité, érosion des sols, etc) et les interconnexions entre ces crises font peser des risques sans précédent sur nos systèmes socio-économiques et financiers. Bien que le commerce souvent illégal de la faune soit probablement en cause dans le cas du Covid-19, le problème est plus profond. De nombreux experts ont souligné que la pandémie actuelle est due à la destruction des habitats naturels et que de nombreuses maladies infectieuses récentes ont des origines animales liées à nos modes de vie et de développement. Par exemple, l’agro-industrie et la déforestation (potentiellement propices au développement de maladies infectieuses) s’insèrent dans des chaînes de valeur globales et ne peuvent être traitées comme des problèmes concernant uniquement les pays à l’origine du phénomène.

En ce sens, le Covid-19 et les risques climatiques ont des origines communes : la dégradation généralisée de notre environnement naturel. Ceci les distingue d’ailleurs des Cygnes Noirs (page 3 du livre) : bien que leurs impacts soient imprévisibles, leur occurrence est pour leur part de plus en plus prévisible. De plus, le dérèglement climatique augmente le risque d’exposition à des pathogènes humains, il pourrait donc décupler les risques et déclencher de nouvelles pandémies.

Une analogie pertinente quant à la matérialisation des risques

Concernant les caractéristiques de la crise ensuite, « The Green Swan » indique que les modèles traditionnels de gestion des risques financiers ainsi que les modèles économie-climat sont incapables de capturer les risques à venir. Pour les premiers, cela est dû au fait que les données historiques ne permettent tout simplement pas de prendre en compte des risques qui, en très grande majorité, ne sont pas encore survenus. Pour les seconds, cela est dû au fait que les modèles actuels ne peuvent rendre compte de l’incertitude radicale liée à l’atténuation et l’adaptation au changement climatique ; par exemple, comment mesurer les risques de pandémies liés à la fonte des glaciers ? En effet, « The Green Swan » rappelle que les risques climatiques sont complexes, dynamiques et interconnectés (chapitre 3) et que « toutes les entreprises et les chaînes de valeur seront impactées de manière imprévisible » (page 29).

Ces considérations s’appliquent au Covid-19, qui a agi comme une prise de conscience brutale de la vulnérabilité de chaque secteur de l’économie mondiale à des chaînes de valeur globales. Par ailleurs, Covid-19 et risques climatiques créent à la fois un choc d’offre et de demande, rendant toute réponse monétaire et budgétaire particulièrement complexe (page 16). Nous voyons aujourd’hui bien la difficulté des modèles à anticiper les impacts macroéconomiques du Covid-19. De la même manière, les modèles économie-climat sont incapables de prendre en compte l’existence de Cygnes Verts et risquent de nous induire en erreur, demandant ainsi de nouvelles approches qui puissent mieux prendre en compte les effets de cascade potentiels.

Une réponse globale, qui se doit de lier Covid-19 et risques climatiques

Concernant les réponses enfin, le changement climatique comme le Covid-19 posent des questions profondes sur le monde « d’après ». Il faut désormais « interroger nos modèles de développement », repenser la résilience de nos systèmes socio-économiques et financiers ou encore le besoin d’une coopération internationale sans précédent pour assurer la provision de biens public globaux tels que la santé et la stabilité climatique.

Au-delà de la définition d’un nécessaire plan de relance vert et de la recherche de policy mix adéquats, la situation actuelle invite donc à interroger les modes d’interactions entre systèmes humains et écosystèmes dans « le monde d’après », une tâche dépassant l’action à court terme des banques centrales mais à laquelle elles ne pourront échapper (voir par exemple tableau ci-dessous). En ce sens, et avec toutes les précautions prises ci-dessus : le Covid-19 est bien un Cygne Vert.

Il peut paraître tentant de résoudre d’abord la crise du Covid-19 et de remettre celle du climat à plus tard. Cela serait une double erreur : d’abord, l’analogie entre ces deux crises est pertinente et indique que retarder la réponse climatique nous expose à de nouvelles crises encore plus graves que celle qui sévit actuellement ; ensuite, nous avons vu que des liens entre ces deux crises existent, aussi bien quant à leur cause commune (destruction généralisée des écosystèmes) que quant à leur renforcement mutuel en cas d’aggravation du dérèglement climatique. Cela signifie que la transformation de notre système socioéconomique vers la neutralité carbone en 2050 doit être intégrée dès à présent dans le plan de rétablissement de l’économie face à la crise actuelle.